Scène VI

 

Scene VI GUIGNOL, puis LE PRINCE JOUR, puis SIEUR THIBAULT, puis CENDRILLON

GUIGNOL
Ma foi, j’ai l’impression que des choses étranges
Se passent dans cette maison :
Tout à l’heure j’y trouve un ange,
Et j’en vois sortir deux dragons.
Pssi ! Par ici, la voie est libre.

Jour
(méconnaissable aussi sous son manteau)
Nous trouverons, tu crois, une fille céans ?

GUIGNOL
Je ne sais pas, mais je sens
Car j’ai le nez qui vibre...
Oui, une entourloupette, et de vaste calibre !

Jour
C’est ça, toujours ton flair...

GUIGNOL
Tenez : tout est à clefs fermé
La fille serait enfermée
Que ça ne m’étonnerait guère...

Jour
Mais nous les avons vu sortir
Tout à l’heure !

GUIGNOL
Oui, deux. Mais pas trois ;
Et elles sont trois sous ce toit
Je puis le garantir !
Aidez-moi donc ! Ho - hisse ! Ho - hisse !...

VOIX DE SIEUR THIBAULT
Et mais il y a quelqu’un par là !
Vous me rendrez un fier service
Si vous m’ouvrez, les gars !

Jour
Dis-donc, ta jeune fille a une étrange voix !

GUIGNOL
Bah, dans son cagibi elle a dû prendre froid.

Jour & GUIGNOL
Ho - hisse !

VOIX DE SIEUR THIBAULT
Hardi les amis, elle va cèder !

Jour
Tu es toujours bien sûr que c’est une beauté ?

GUIGNOL
Ma foi, nous verrons bien. Allons, encor un coup !
(la porte cède)

SIEUR THIBAULT
Hourrah, bravo amis ! Oh, mais qui êtes-vous ?

GUIGNOL
Chut. Vous, qui êtes-vous ?

SIEUR THIBAULT
Moi, je suis Sieur Thibault
Qui étais enfermé dans ma propre maison.

GUIGNOL
Combien avez-vous de filles, grosso modo ?

SIEUR THIBAULT
Rien qu’une, mais pourquoi...

GUIGNOL
Ah, je perds la raison !

Jour
Quel est cet imbroglio ?
Nous en avons vu sortir deux.

SIEUR THIBAULT
Ah oui, mais ce sont celles
De ma femme. Ah, mais sacrebleu,
Qui êtes-vous ?

GUIGNOL
Motus. Votre fille, où est-elle ?

SIEUR THIBAULT
Mais c’est ce que j’ignore ! avec ses soeurs, sans doute.

GUIGNOL
Et non ! Dites-moi, votre femme
Ne serait-elle pas... infâme ?

SIEUR THIBAULT
Quoi, vous osez traiter ma femme de filoute !
Croyez-vous qu’elle nous aurait
Enfermés volontairement...

GUIGNOL
C’est bien ce qu’il me parait,
Depuis un bon moment.

Jour
Il faut chercher partout ; par ici...

GUIGNOL
Et par là...

SIEUR THIBAULT
Cendrillon ! Cendrillon !

Jour
Ah, quel étrange nom !
Ça ne peut être ça.

GUIGNOL
Attendez de la voir !

SIEUR THIBAULT
Cendrillon, où es-tu chérie ?

CENDRILLON
Ici, papa, ici !
Dans le cabinet noir.

GUIGNOL
Cette fois, n’est-ce pas une voix séductrice ?...

Jour
Tais-toi, nous allons voir. Ensemble !

TOUS LES TROIS
Ho-hisse ! Ho-hisse !
(la porte cède)

CENDRILLON
Papa !... qui sont ces gens ?

SIEUR THIBAULT
Je ne sais mon enfant,
Sinon qu’ils nous ont libéré.
Oui, j’étais comme toi enfermé, et chez nous !
Sais-tu qui a fait ça ?

CENDRILLON
Oh...

SIEUR THIBAULT
Dis-moi tout. Je dois savoir.

CENDRILLON
Mais vous serez triste, papa.

Jour
La même douceur qu’hier soir...

SIEUR THIBAULT
C’est Bérangère, n’est-ce pas ?

CENDRILLON
Oui

SIEUR THIBAULT
Ah, d’une épousée vile scélératesse !
Pardonne, mon enfant, le triste aveuglement
Qui m’a bercé sans cesse !

CENDRILLON
Calmez, calmez votre tourment.

Jour
Oui, c’est bien elle assurément
Et j’avais tort, je le confesse.
Partons pour le palais Royal
Où les méchants seront punis.

GUIGNOL
Jolie réunion familiale
Ah mais oui, vous venez aussi ;
Vous savez ce qu’on a dit :
Toutes les filles, n’est-ce pas...

CENDRILLON
Ah, quel bonheur, papa !

Jour
Quel bonheur, mon ami !

GUIGNOL
Ah ! Il avait raison, votre ami, somme toute !
Maintenant, mettons-nous sans plus tarder en route.
(Ils sortent.)



"Cendrillon" de Jean-Baptiste Fronty est un texte déposé © FRONTY - Contact